Les moulins de la Cressonne – 5 –

Histoires des moulins

par Philippe Landry

La Nocle-Maulaix

Le dictionnaire des communes de la Nièvre Flohic propose  : « Au Moyen Age, le moulin de Marnant dépend de la seigneurie de la Nocle, et au XVIIIe siècle il est la propriété du maréchal de Villars qui installe une faïencerie à proximité ».

Dans « Au Carrefour de Trois Provinces », Marthe Gauthier évoque longuement la verrerie qui fut souvent dite « de La Nocle » ou « de la Nocle-Maulaix ». En fait elle était à Bois-Gizet, un lieu-dit de la paroisse de Savigny-Poil Fol, loin du chef-lieu de celle-ci puisque situé entre le grand étang de Marnant et l’abbaye d’Apponay, sise à Rémilly. Voir chapitre consacré à Savigny Poil Fol.

Dans le tome 2 de son grand ouvrage, Marthe Gauthier dit que le maréchal Hector de Villars, connu pour occuper le château de Larochemillay, acquiert la seigneurie de La Nocle en 1719, dont le moulin au-dessous de l’étang de Marnant. Un document de 1747 nous apprend cependant que le maréchal a aussitôt délégué à son chargé d’affaires Jean Prudon de vendre le moulin à Alexandre Léonard Poupon dès 1719. Cependant, une affaire confuse surgit en 1742 : c’est que le moulin était « entragé » de « 46 bichets seigle, 6 poulets du poids de 18 livres cinquante  et autres » ; il s’agissait d’une sorte de rente féodale. Je crois comprendre qu’Alexandre Poupon ne s’en étant pas acquitté est poursuivi par la veuve du maréchal tandis qu’il a quitté La Nocle pour devenir meunier à un moulin de Cronat. (Archives Départementales, 3E56/285).

Marthe Gauthier livre page 46 une liste de meuniers du moulin de La Nocle, probablement Marnant : Pierre Pouron en 1707, François Roux en 1714, Prudh’on en 1723, Talpin en 1757, Jean Lambert en 1764, Noël Morin en 1767, Léonard Renaud en 1790. Toutefois elle a trouvé un document dans le fonds de Voguë des Archives départementales selon lequel « les moulins de La Nocle sont banaux » (les sujets de la seigneurie sont obligés d’y porter leur grain à moudre, faute de quoi ils s’exposent à la confiscation du dit grain ou de la farine s’ils sont pris alors qu’ils reviennent d’un autre moulin). Le noble de Voguë est devenu propriétaire de force biens dans le secteur, dont Fours, La Nocle-Maulaix, Ternant, etc… et des domaines considérables situés aujourd’hui en Saône-et-Loire. Le pluriel interpelle : soit il y avait au moins deux moulins, soit celui de Marnant était assez considérable, par exemple muni de deux roues ou constitué de deux bâtiments ayant chacun une roue, pour qu’on en parle au pluriel.

C. Roy, dans son grand ouvrage en deux tomes « Quatre Vingts moulins autour d’Issy l’Evêque », dénombre 3 moulins à La Nocle-Maulaix : Marnant, Moulin-Neuf et Coquard. Il commet là une erreur qui n’est que légère : c’est la seigneurie de La Nocle qui a disposé de ces trois établissements, pas la paroisse ; le Moulin Neuf et le moulin Coquard sont indiqués par la carte de Cassini sur une rivière de Cronat.

Au moment de la Révolution de 1789, comme le sire de Voguë émigre, ses biens, dont l’étang et le moulin de Marnant, sont confisqués et mis en vente. Il est ainsi décrit : 

« Moulin de Marnant consistant en trois corps de bâtiment, l’un couvert à cloisille contenant une étable et un moulin faisant farine avec ses roues, l’autre contenant une chambre à feu, une grange et des étables, grenier, fenil, couvert à paille, le troisième en assez mauvais état, contenant une chambre et une étable, aussi couvert à paille, cours, jardin, chenevière, le tout contenant environ quatre coupelées, une terre d’environ 6 coupettes, une terre appelée le dessertit d’environ quatre, un étang empoissonnant environ quinze cent d’empoissonnement ». Beaucoup de mots de l’époque se sont perdus : la cloisille est sans doute la tuile en bois qu’ailleurs on nommait l’esseaune.

La maison du meunier est de « de longueur quatre cinq pieds sur 16 de large » (45 sur 16 : si on compte le pied à 30 cm, ce qui donne 13,50 m sur 4,80. Je n’ai pas mesuré mais cela ressemble aux dimensions de la petite maison qui subsiste à côté du moulin). 

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Les moulins de la Cressonne – 6 –

Histoires des moulins

par Philippe Landry

Les moulins de Montambert

Avant 1800

Dans « Au carrefour de 3 provinces », Marthe Gauthier dit qu’une première unité monastique de Montambert fut érigée en prieuré en 1075, dans l’ordre bénédictin. Or la règle de St-Benoît exigeait que chaque monastère dispose d’un moulin. J’émets donc l’hypothèse que dès cette date ou peu après un moulin fut créé à Montambert au profit du prieuré.

Pourvue de nombreux étangs mais de peu de terres cultivables, la paroisse de Montambert paraît modeste à Marthe Gauthier : « Il n’y a que 6 domaines, un moulin, 2 tuileries, une poterie et plusieurs locatures ». Elle ajoute que le prieuré possédait en 1725 un moulin qu’il louait à Froton Mahyeu ; plus tard il le louera à Robert Marion. Le dossier H39 des Archives Départementales relatif au prieuré de Montambert fait référence au contrat de bail commençant le 3 janvier 1725, passé devant le notaire René Barleuf du 23 octobre 1724, entre le prieur de l’époque et le marchand Fronton Mayeux, lequel ensuite allait sous-affermer le moulin. Fronton Mayeux devait un fermage pour le moulin de 20

« rezeaux de blé seigle », 17 livres 3 sols 10 deniers. L’écriture de l’époque est très difficile à comprendre.

Un moulin apparaît à Montambert sur la carte de Cassini dressée dans les années 1740, au pied d’un étang.

A propos de la seigneurie de Vitry aujourd’hui en Saône-et-Loire, Marthe Gauthier énumère ses nombreux moulins, pas moins de 13, sans préjudice de d’aucunes forges, dont « Le moulin du Pont, à Tannay, sur un étang près du château… En 1756 il eut comme meuniers Robert Marion et les siens ». En fait ce lieu-dit « Tannay » est sur Montambert, paroisse portant d’ailleurs parfois le nom de « Montambert-Tannay ». On remarque le nom du meunier : peut-être le même qui a tenu le moulin du Prieuré. Mais Marthe Gauthier ajoute « et les siens » : c’est qu’il existait dans le secteur des « communautés familiales » ou « rurales », ces familles vivant ensemble, souvent dans un grand bâtiment commun, « au même pot, au même feu » comme on disait alors. Il arrivait qu’un propriétaire de moulin l’afferme à toute la communauté, celle-ci désignant en son sein celui qui tiendrait le rôle de « meunier ».

Le dossier H39 contient pour l’année 1786 un document dit « Copie des Reconnaissances faites par M. Bonneau au prieur de Montambert pour les biens de Montambert-Tannay et St-Hilaire ». Le « moulin de Montambert » y est cité ; il est banal (les sujets du prieuré sont obligés de porter leur grain à son moulin, faute de quoi ils s’exposent à des sanctions comme amende et confiscation du blé ou de la farine) ; il est « situé sur l’étang du moulin », il dispose de maison pour le meunier, grange, étables etc… terres, droit d’usage dans les bois, droit au bois pour entretenir le moulin. Le meunier est lié par un « bail à bourdelage » ; en principe cela signifie que le preneur du bien est serf et qu’il s’engage à régler une partie de son fermage en argent.  La rédaction ci-dessus implique que le prieuré a vendu le moulin à ce M. Bonneau.

Or un document de 1809 va nous révéler autre chose ; c’est qu’un autre moulin existait  en 1721 à Montambert, appartenant à un roturier.

Au XIXème siècle

Le grand fichier des familles montre que les Imbart de la Tour sont à l’origine des tanneurs de Luzy. Imbart a acheté « la ci-devant terre de Montambert » en 1809 à Gabrielle Malnoury, veuve de Pierre Saint-Cy, achat enregistré par le notaire de Fours le 13 décembre 1814, Cortet (3E11/1 pour 1809 et 3E11/4 pour 1814). Cette famille l’avait achetée en 1721 le 29 janvier notaire Berthaut 3E1/1281. Celle-ci l’avait acquise en 1660 notaire Camuset 3E1/566.

En 1840, il y a deux moulins à Montambert, respectivement sous les étangs « Gaillon » et « Grainetier » (S4174). 

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Les moulins de la Cressonne – 7 –

Histoires des moulins

par Philippe Landry

Les moulins de St Hilaire-Fontaine

En 1719, le maréchal Hector de Villars acquiert la seigneurie de La Nocle dont la terre d’Olny et Port-Tarreau, laquelle comprend « un moulin à blé sur la Cressonne », mais ce peut être aussi bien le moulin au Loup que celui de Tharaud. (Rf : Marthe Gauthier, « Au carrefour de trois provinces » tome 2).

La carte de Cassini dressée dans les années 1740 indique à St-Hilaire-Fontaine le moulin au Loup, cela sur un ruisseau affluent de la Cressonne. 

Au moment de la Révolution de 1789, il apparaît que la seigneurie du fameux comte de Voguë, centrée sur Fours, s’étendait jusqu’à St-Hilaire-Fontaine, où il détenait une « rente » féodale de « trente boisseaux seigle et trente deux boisseaux froment » sur le moulin de Tareau, appartenant à Pierre Rizard ; en principe une telle rente impliquait qu’autrefois le moulin avait appartenu au seigneur, et qu’il l’avait vendu non sans en conserver un revenu certes mineur (Archives Départementales de la Nièvre 1Q1589). 

Le plan cadastral de 1819 montre le moulin au Loup au pied d’un grand étang en fait résultat de l’élargissement du ruisseau qui sur certaines cartes porte son nom.

En 1815 le moulin au Loup appartient à Diomède François Henri comte de Clerc Ladevere ; il afferme « la propriété appelée Moulin au Loup » à Louis Givalois, lequel se définit comme « propriétaire et meunier » (propriétaire au sens où il possède des parcelles de terre dans les environs). Le contrat contient la description de la dite « propriété » :

« 1° Un corps de bâtiment où se trouve, comme en dépendant, un moulin à farine en activité garni de ses pierres de moulage,pesage et autres objets propres à son service » (suivent des mots difficiles à lire où il est question de l’étang qui alimente le moulin).

2° « Un autre corps de bâtiment » (la suite, également à la graphie peu accessible pour moi, implique la maison d’habitation du meunier).

Les paragraphes 3 à 6 évoquent les parcelles adjacentes au moulin de nature agricole. Suivent de nombreux articles concernant les obligations du preneur, très délicats à déchiffrer.

« Le présent bail à ferme est fait aux conditions ci-dessus… moyennant la somme de Neuf Cent Francs par an que le dit Louis Givalois promet et s’oblige de payer annuellement au dit sieur Deladevere en deux termes de quatre cent cinquante francs » le 11 mai et le 11 novembre. En garantie, Louis Givalois hypothèque ses biens. (AD notaire Cortet 3E11/4).

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Les Moulins de la Cressonne – 4 –

Histoires des moulins

par Philippe Landry

Les Moulins de St Seine

La seigneurie de Ternant dispose de deux moulins à La Loge en 1539 comme en témoigne le texte de l’hommage de la demoiselle titulaire de la seigneurie au duc de Nevers « Le grand étang de la Loge, où il y a deux moulins qui sont banaux, où vont tous les habitants de ladite terre moudre leurs bleds sous peine d’amende et confiscation des bleds et farines, et peuvent valoir par an 100 bichets de grain. » (Mémoires de la Société Académique, voir chapitre sur Ternant). A une époque inconnue le site compte trois forges. En 1719 c’est une forge déjà avec moulin annexé, lequel demeure banal (cf Marthe Gauthier, « Au Carrefour de Trois Provinces » tome 2).

Ici surgit une difficulté que nous retrouverons : le ruisseau, venant de Savigny Poil Fol, et qui alimenta cet étang de la Loge, donc ses moulins, puis sa forge et le moulin qui lui sera annexé, s’appelle « ruisseau du moulin du Comte », et le dit moulin annexe certains l’appelaient « moulin du Comte ». Or je trouve un moulin du Comte sur cette paroisse, J’émets l’hypothèse que deux moulins ont porté ce nom, un sur chacune des deux paroisses en question, Savigny Poil Fol et St-Seine. J’émets d’ailleurs une autre hypothèse : la vallée de la Cressonne échut un jour au comte de Nevers ; j’avance donc que peut-être c’est lui qui a suscité la création des deux moulins en question, d’où leur nom de « moulin du Comte » ; comme le comte de Nevers est devenu duc en 1538, cela impliquerait que les deux moulins existaient avant cette date (on en est sûr pour celui de la Loge).

Les auteurs du livre « La Nièvre Royaume des Forges », écrivent : « Le 1er janvier 1754 le marquis de Poyanne afferme pour 18 ans, pour 2 000 livres par an, à Joseph Mollerat, la forge de la Loge, le moulin de Vandenesse et le cours d’eau ». Je me demande s’il n’y a pas une erreur à propos de ce dernier moulin : Vandenesse, c’est loin, et on va voir que constamment un moulin à blé aura été annexé à la forge de la Loge. 

A la veille de la Révolution, le contrat par lequel le sire de Voguë afferme ses biens évoque à la Loge une forge et un moulin, à quoi il faut adjoindre trois domaines agricoles ; tout cela est affermé à un sieur Baltazard rien moins que 7 000 livres. Je suppose qu’il sous-afferme la plupart des unités distinctes. (Archives Départementales 1Q1590).

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Les Moulins de la Cressonne – 3 –

Histoires des moulins

par Philippe Landry

Ternant et ses moulins

Vu l’importance du château de Ternant notamment de son titulaire qui joua un rôle si considérable auprès du duc de Bourgogne au XVe siècle, il me paraît impossible que non loin il n’y ait jamais eu de moulin à eau, sur la Cressonne ou sur son affluent dit du Moulin du Comte  venant de Savigny où ce dernier était situé.

Au XVIe siècle, la baronnie de Ternant fut importante, couvrant un vaste territoire, ce dont témoigne ce document dit « dénombrement de la justice de Ternant ». En 1539, la demoiselle Jeanne de la Chastre, demeurant à Ternant, « confesse tenir et porter en foy et hommage de très haut et très puissant seigneur monseigneur le duc de Nevers » tous les biens composant ses seigneuries, lesquelles comprennent outre Ternant et La Nocle Maulaix :

. A l’est Tazilly et Savigny Poil Fol.

. Au nord Poussery, paroisse de Montaron ;

. Au sud nombreuses paroisses aujourd’hui en Saône et Loire en particulier Cronat aux nombreux moulins, et  Marly sous Issy avec la seigneurie de Barnaut ;

. Et curieusement toute une petite seigneurie autour d’Authiou, loin dans le nord du Nivernais, près de Montenoison entre Prémery et Clamecy. On y trouve cités un grand nombre de  moulins dont un à vent (Mémoires de la Société académique, tome 5 de la collection de la Médiathèque municipale de Nevers). 

. Toutefois aucun moulin à Ternant même. Relevons cependant cette phrase : « Le village Dapucy et ses appartenances » partie en la justice de Ternant, partie celle de Savigny, dans un espace comprenant « rivières, moulins »… Or existe aujourd’hui un hameau Apussy, à l’est de Ternant et au sud-est du ruisseau du moulin du Comte ; peut-être là y a-t-il eu un moulin.

Cette seigneurie a possédé notamment deux moulins à La  Loge et celui de Parigny (paroisse de Tazillly) en 1537, et plus tard en 1761 les moulins de l’Echelle et de Livrenaud « village de l’Hôpital » que je ne sais où situer. (Mémoires de la Sté Académique, tome V de la collection telle que conservée à la Médiathèque de Nevers).

Par contre je suis tombé il y a longtemps sur un document évoquant une carrière de meules à Ternant à l’époque de l’occupation de la Nièvre par les armées étrangères suite à la défaite de Napoléon en 1815.

Dans les années 1840, les enquêtes administratives montrent que la commune de Ternant ne compte aucun moulin (Archives Départementales S4168 et 4174)..

Les Moulins de la Cressonne – 1 –

Histoires des moulins

par Philippe Landry

1 – Géographie

La Cressonne est une petite rivière de 24 km, au sud-est de la Nièvre, longeant presque la limite avec la Saône-et-Loire.

En gros elle est parallèle à :

  • L’Alène qui coule au nord de Luzy en passant par Fours à Cercy la Tour où elle rejoint l’Aron.
  • La Somme, dont une des sources est à Tazilly dans la Nièvre, mais qui coule essentiellement en Saône-et-Loire d’Issy l’Evêque à Bourbon-Lancy, où elle rejoint la Loire.

La Cressonne dessert les communes de Savigny-Poil Fol, Ternant, St Seine et St Hilaire Fontaine en recevant le ruisseau qui vient de l’étang de Manant sur La Nocle-Maulaix, celui venant de Montambert qui desservit au passage le moulin au Loup de St-Hilaire-Fontaine ; c’est dans cette dernière commune, au port Tharaud, que la Cressonne rejoint la Loire. La Cressonne roule dans une plaine argileuse ; il me semble que ses moulins ont été plus souvent alimentés par des étangs que des biefs. 

Le terroir semble avoir été plutôt bon pour le blé et les autres céréales. Mais les petites communes peu peuplées sus-énumérées n’en ont pas connu un grand nombre ; en plus en général ce ne furent que des petits moulins, peu à l’aise face aux plus considérables dont disposèrent au nord Luzy, Fléty, Fours, Cercy la Tour et Champvert, et au sud Issy l’Evêque, Maltat, Cronat semble-t-il et Bourbon-Lancy.

Ce terroir contint assez de minerai de fer pour faire vivre une forge intéressante sous l’étang de la Loge à St-Seine, et tout près de La Nocle-Maulaix une verrerie puis faïencerie puis tuilerie à Bois-Gizet, en fait commune de Savigny Poil Fol.

Les Moulins de la Cressonne – 2 –

Histoires des moulins

par Philippe Landry

2 – Les Moulins de Savigny Poil Fol

La Cressonne, qui va parcourir 24 kilomètres, naît plutôt à Ternant, mais son premier moulin est sur Savigny Poil Fol ; c’est le « moulin du Comte », existant avant 1538, dont le souvenir demeure dans le nom du ruisseau qui rejoint la Cressonne à Ternant.

En 1539, la demoiselle Jeanne de la Chastre « confesse tenir et porter en foy et hommage de très haut et très puissant seigneur monseigneur le duc de Nevers » tous les biens composant ses seigneuries, dont du côté de la « justice » de Savigny » des « moulins » au pluriel (Mémoires de la Société académique, tome 5 de la collection de la Médiathèque municipale de Nevers).

Ici surgit une difficulté que nous retrouverons : le ruisseau venant de Savigny Poil Fol, et qui va alimenter sur St-Seine l’étang de la Loge, donc ses moulins, puis sa forge et le moulin qui lui sera annexé, s’appelle « ruisseau du moulin du Comte ». Or je trouve un moulin du Comte et sur Savigny, et sur St-Seine. J’émets donc la théorie que deux moulins ont porté ce nom, un sur chacune des deux paroisses en question. J’émets d’ailleurs une autre hypothèse : comme la vallée de la Cressonne échut un jour au comte de Nevers, j’avance que peut-être c’est lui qui a suscité la création des deux moulins en question, d’où leur nom de « moulin du Comte » ; comme le comte de Nevers est devenu duc en 1538, cela impliquerait que les deux moulins existaient avant cette date (on en est sûr pour celui de la Loge).

A une date inconnue, on édifia une verrerie à Bois-Gizet, paroisse de Savigny. Marthe Gauthier, dans « Au Carrefour de trois provinces », écrit : « La réputation du Bois-Gizet était si grande qu’on trouve mention qu’en 1643, l’artiste qui réparait les vitraux de la cathédrale d’Auch indiquait aux chanoines qu’ils devraient s’approvisionner en verre provenant de ce « gentilhomme qui fait le verre et se nomme Charles de Hanse, au Bois-Gizy, paroisse de Savigny-en-Nivernais ». L’exploitant pouvait souhaiter faire pulvériser le sable matière première de la verrerie, pour qu’il fût plus fin ; pour ce faire il pouvait solliciter un moulin ; mais le plus proche de Bois-Gizet aurait été celui de Marnant à La Nocle-Maulaix, ou un de l’abbaye d’Apponay sur Rémilly.

Marthe Gauthier ajoute : « La fermeture de la verrerie du Bois-Gizet, dont les installations étaient devenues vétustes, amena le maréchal de Villars à installer une nouvelle industrie consommatrice de bois. Il opta pour une faïencerie réalisable avec l’argile calcaire ferrugineuse et le beau sable blanc du pays… On installa la petite manufacture sur la route de Maulaix, près de l’étang de Marnant où se trouvaient à la fois de l’eau et de l’argile ». Le sable venait de l’Alène. Marthe Gauthier cite le « Dictionnaire universel de Commerce, d’Histoire et des Arts » de 1748, selon lequel parmi les terres à faïence de France « la meilleure se trouve dans les terres du marquisat de La Nocle, situées en Bourgogne, appartenant au maréchal de Villars. On y a établi depuis peu une excellente faïencerie. » On pouvait améliorer la pâte à faïence en la passant entre des meules pour mieux chasser les bulles d’air ; un moulin mû par un animal suffisait ; peut-être cela fut-il utilisé à Bois-Gizet. Le Dictionnaire décrit le travail de faïencier, dont la fin : « La faïence était ensuite vernie à l’émail fait d’un mélange d’étain fin et de plomb dans la proportion de 1 pour 5, de sable fin de rivière et de sable de verre pulvérisé ». Je le cite car cette pulvérisation, demandant une certaine force, se faisait par les meules d’un moulin ; on peut donc émettre l’hypothèse que le moulin de Marnant a servi à cela

En 1719 fonctionne le moulin du Comte ; il est banal (réf Marthe Gauthier, « Au Carrefour de Trois Provinces »), ce qui signifie que les sujets de la seigneurie sont obligés d’y porter leur grain à moudre, à défaut de quoi ils risquent la confiscation du dit grain ou de la farine s’il vient d’être moulu, et une amende.

Dans son gros livre en deux tomes « Quatre-vingts moulins autour d’Issy-l’Evêque », C. Roy dit qu’il a trouvé trace de deux moulins à Savigny Poil Fol : celui du Comte, et celui des Roches dont il a trouvé trace dans le dossier des Archives Départementales 3E56/285 de 1747, le meunier se nommant alors Jean Boizard.

Savigny compte un moulin à eau en l’an II que recense une enquête nationale, puis un haut fourneau appartenant au sire de Voguë. Comme ce noble personnage émigre à la révolution de 1789, ses biens sont confisqués ; ses fourneaux, dont celui de Savigny, sont acquis par le sieur François Parent de la Garenne, qu’on retrouvera acquéreur à St-Seine. Il acquiert le « fourneau du ci-devant moulin du Comte » 8 150 F. L’expression « ci-devant moulin du Comte » implique que celui-ci n’existe plus. En fait l’établissement métallurgique occupe son emplacement, car « consistant en bâtiment composé de chambre à chauffoir, la chambre du moulin et ustanciles » etc… (Archives Départementales 1Q1590).

(J’évoque ici les hauts fourneaux parce qu’une roue hydraulique y animait les soufflets  qui faisaient monter la température au-delà de 1 000 °).

C. Roy écrit  : « La forge de la Loge à St-Seine et le moulin du Comte avaient le même propriétaire en 1812 ; M. Granger, habitant Paris, puis MM. Parent et Chauchon en 1829 », informations qu’il a puisées dans le dossier des Archives de Saône et Loire 3E24280. Il insère cela à propos de Savigny Poil Fol, alors que la forge et son annexe moulin dit « moulin du Comte » sont sur St-Seine.

Ce haut fourneau de Savigny fonctionne encore vers 1830.Toutefois le « moulin du Comte » de Savigny Poil Fol réapparait au XIXe siècle, nettement en amont de la limite avec St-Seine. Sur le plan cadastral ci-après, on remarque que  le moulin est alimenté par un étang recevant les eaux de deux ruisseaux.

Le dossier 3P274/2 des Archives Départementales de la Nièvre montre que lors de l’établissement du cadastre, Savigny dispose d’un moulin  revenu fiscal net 100 F ainsi que d’une tuilerie 50 F ; située au numéro de plan 22, elle se trouve à Bois-Gizet, donc sur le site de l’ancienne verrerie puis faïencerie ; elle appartient à MM. d’Aligre puis Pommereux en 1875. En 1862, M. Clément construit une nouvelle tuilerie dont le revenu fiscal net est 45 F. Le moulin du Comte, situé numéro de plan 4, appartient à Maurice Delangle et ses héritiers puisqu’il décède au cours de cette période. Il a aussi l’étang plan 38 dont je suppose qu’il alimente le moulin. Le propriétaire et meunier de 1882 est Georges Delangle, revenu fiscal net inchangé.

Dans le dossier 2P597, le registre des contributions foncières de 1891 montre que Georges Delangle, meunier au moulin du Comte, a pour revenu fiscal net 661,90 F et paye une contribution de 91,49 F.

En 1908, Georges Delangle, meunier, a pour revenu fiscal net 495 F, mais réduit l’an suivant à 363 F. Le déclin est net, sans doute parce que M. Delangle ne s’équipe pas en nouveau matériel.

En 1912, Georges Delangle a pour revenu fiscal net 363 F sur le bâti, et 258 sur le non bâti : donc son activité meunière prime sur son activité agricole. Pareil en 1917, année de sa mort. Son successeur Marin François Delangle conserve le même revenu fiscal net, idem en 1922, date me semble-t-il de sa mort. Un temps son successeur est Maurice Coussin, menuisier. C’est en 1927 que prend les rênes de l’établissement Charles Cognard, gendre Delangle, que le fisc décrit comme « cultivateur au moulin du Comte », revenu fiscal net 391 F. sur le bâti, don en léger progrès, mais 452,5 F.sur le non bâti, ce qui implique que l’activité agricole prend le dessus sur l’activité meunière. Idem en 1931. Curiosité en 1936, Charles Cognard est marqué « exploitant de moulin » mais son revenu n’est plus indiqué.

En fait Charles Cognard n’est pas dans la liste des meuniers de la Nièvre de 1934. Lorsque suite à la loi de 1934 et aux décrets de 1935 chaque moulin se voit notifier la quantité maximale de blé pour l’alimentation humaine qu’il a le droit de moudre, qu’on appelle le contingent, Charles Cognard et le moulin du Comte sont absents de la liste ; j’en déduis qu’ils ne travaillent plus que les céréales secondaires pour l’alimentation animale telles que l’orge et l’avoine. Fernand Cognard devient propriétaire et meunier du moulin du Comte à une date inconnue.

C. Roy livre ses photos des ultimes ruines du moulin du Comte dans son livre cité plus haut de tome 2 (des photos difficiles à réaliser au milieu des broussailles). Son analyse est beaucoup plus précise que je n’aurais su le faire :

« Caractéristiques de la chute 5,40 m… débit 93 l/s. Le coursier en tôle avait 0,90 m de large. La vanne a disparu. » (L’auteur précise que l’étang est aujourd’hui un pré). « Le coursier » est la goulotte qui menait l’eau de l’étang au-dessus de la roue pour la faire tourner.

« Caractéristiques de la roue : en fer à augets, diamètre 3,40 m sur 1,12 de large, 40 augets profonds de 0,30 m… Axe en chêne diamètre 40 cm et 4,50 m de long équipé aux extrémités de tourillons en fer tournant sur des paliers en fonte. » Puissance maximale 3,7 Kw, vitesse de rotation 10 tours par minute. 

« Caractéristiques de la paire de meules : diamètre 1,50 m en pierres meulières agglomérées et cerclées. L’opération de levage et retournement de la meule courante pour le rhabillage mensuel était assuré par une potence à treuil et un étrier. Il y avait une paire de meules en attente prête à être installée. Le beffroi en chêne comporte 4 piliers de 20 X 20 cm » : il s’agit des dimensions de l’épaisseur des piliers, l’auteur n’a pu mesurer leur longueur. Le beffroi est l’ensemble du support qui soutenait les meules, lesquelles étaient lourdes, à savoir plus d’une tonne chacune, d’où 4 piliers très forts. Dans un moulin en ruine, le beffroi est tellement solide que c’est lui qui tombe en dernier. 

Roy ajoute : « En cas de pénurie d’eau, un moteur à essence pouvait prendre le relais de la roue. Si les alluchons du rouet ou du hérisson cassaient, le charron Lucien Cousson se chargeait de les remplacer. Sur le linteau de la porte d’entrée côté habitation, on lit gravé dans la pierre :

« Gaudet 1831 », et sur le linteau de la porge du pignon côté roue des signes héraldiques difficiles à déchiffrer.

C. Roy écrit : « Le moulin à 2 niveaux a cesser de fonctionner suite à la rupture de la chaussée côté déversoir en 1940. Le coût des travaux de réparation étant trop important par rapport au revenu du moulin, celui-ci a été abandonné. » Il propose la photo d’un vieux monsieur à lunettes portant une belle veste à carreaux et au regard quelque peu nostalgique : M. Fernand Cognard, qui fut le dernier meunier du moulin du Comte à Savigny Poil Fol.

Nouvelles Meunières n°51

Nouvelles meunières

par Philippe Landry

Exposition

En cette fin d’année 2022, du 16 au 31 décembre, Antoine Paneda est à l’honneur,. La mairie de Nevers lui a accordé le salon d’honneur du palais ducal pour présenter une centaine de ses tableaux,. Le Journal du Centre du 14 décembre l’a chaleureusement annoncé avec une photo le montrant présentant un des plus beaux tableaux.

Antoine, 93 ans, se porte bien. Moulins du Morvan et de la Nièvre le connaît depuis longtemps. Il lui est arrivé de nous fournir des dessins et des aquarelles de moulin, dont la reconstitution des moulins sur la Passière près de la Porte du Croux à Nevers. Cet été, il m’a appelé pour m’offrir un magnifique tableau représentant un moulin d’Urzy. 

Au Palais Ducal, Antoine a proposé quelques tableaux représentant des moulins : l’ancien moulin à vent de Reméron à St-Eloi, la belle demeure d’Imphy dite « Le Petit Moulin », la tour Goguin surmontée de son ancien moulin à vent, et « Moulin sur le Tarn », une extraordinaire construction. 

Les désastres de la continuité écologique

Il arrive que la presse évoque le manque d’eau constaté ici et là suite à la canicule de l’été dernier. La suppression de certains barrages, en accélérant le flux des rivières, a aggravé la situation.  Dans l’Yonne Républicaine du 24 octobre, la Préfecture se contente d’annoncer que grâce aux pluies de septembre et octobre la situation des eaux de surface et souterraines s’améliore. Le 4 novembre, le quotidien annonce qu’à Sens on étudie les possibilités de recycler les eaux usées pour certaines utilisations comme l’arrosage des espaces verts.

Actualités des énergies renouvelables

2 novembre : le Journal du Centre livre deux pages sous le titre « Les énergies renouvelables, une priorité ? » La photo centrale présente des éoliennes. Sont passés en revue les projets éoliens, photovoltaïques portant sur la méthanisation ainsi que les polémiques qu’ils suscitent… Pas un mot sur l’hydroélectrique.

Le gouvernement se propose « d’accélérer la production d’énergies renouvelables ». Un des moyens va consister à priver « les architectes des Bâtiments de France de tout droit de veto… Les projets de champs photovoltaïques visibles dans un paysage classé n’auront plus besoin de leur avis conforme ». Cela va servir beaucoup : « Les sites projets ne couvrent que 5 % du territoire national… (les ABF) ne refusent qu’environ 12 % des projets – un taux qui chute à moins de 1 % après discussion et modification des plans ».

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Nouvelles Meunières n°50

Nouvelles meunières

par Philippe Landry

Exposition

Dans le cadre des journées de l’architecture du 14 au 16 octobre, des moulins restaurés ont fait l’objet de panneaux d’exposition au Musée de la Faïence de Nevers : ceux de Rix et de Chassy à Montreuillon,  propriétaires Mercier et Charoud.

Les désastres de la continuité écologique

Dans le Canard Enchaîné du 19 octobre le Président de la République appelle les Français à des économies d’énergie et compte augmenter la production d’électricité ; dans le Calvados (dont la Première Ministre (Elisabeth Borne a été Députée),  on fait le contraire : sous prétexte de continuité écologique, on démolit un barrage sur la Vire dont le plan d’eau animait une petite usine électrique (sans compter qu’il était un lieu de promenade et de loisir pour les habitants). Pire, cela a lieu au moment de la grande sécheresse qui a marqué tous les départements en cet été 2022 ; dans le Calvados, on prend conscience que les barrages, en retenant l’eau et donc en l’empêchant de gagner trop vite la mer, on perd beaucoup quant à la biodiversité. Extrait de l’article : « Le massacre des moulins était censé, par ailleurs, rétablir une libre circulation des poissons. Or, faute d’eau, leur mortalité explose ! Anguilles, truites et saumons restent invisibles, et la population des aloses, selon les statistiques officielles, est passée de 8 000 en 2016 à moins de 1 000 en 2021. »

Actualité des énergies renouvelables

21 octobre : la Première Ministre accorde une interview à Libération sur le futur «grand plan de transition écologique » ; elle étonne par le vague absolu de son propos, que les questions pertinentes du journaliste ne parviennent pas à dissiper. Evidemment pas un mot sur les énergies renouvelables.

Dans le Magazine du Journal du Centre du 16 octobre, article de Jean-Louis Etienne « L’Electricité du futur » ; favorable aux énergies renouvelables, mais assez prudent, comme qui dirait dans l’air du temps. « Dans les années 70, en construisant les centrales nucléaires et les barrages hydroélectriques, on prenait sans le savoir les mesures qui s’imposent aujourd’hui contre le réchauffement climatique et pour l’indépendance énergétique ». Mais ensuite l’article ne revient pas sur l’hydroélectricité : « En France, la régionalisation des énergies renouvelables, couplée à des installations individuelles (solaire thermique,  photovoltaïque, biomasse, géothermie )… pourrait couvrir l’ensemble des besoins domestiques en électricité ».

2 novembre : le Journal du Centre livre deux pages sous le titre « Les Energies renouvelables, une priorité ? » La photo centrale présente des éoliennes. Sont passés en revue les projets éoliens, photovoltaïques et portant sur la méthanisation ainsi que les polémiques qu’ils suscitent… Pas un mot sur l’hydroélectrique.

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Nouvelles Meunières n° 49

Nouvelles meunières

par Philippe Landry

Livre

«L’empreinte du Dieu, de Maxence Van der Meersch, prix Goncourt 1936.

Le hasard fait qu’à une brocante j’ai trouvé le livre de Maxence Van der Meersch, « L’empreinte du Dieu », aux éditions « Club de la Femme » 1965, puis le lendemain dans une boîte à livres le même ouvrage mais édité par France-Loisirs en 1984. Les deux fois mon attention avait été appelée par la belle illustration de couverture, un moulin tout seul pour le premier volume, le moulin avec le titre et le nom de l’auteur dans le second cas. Chaque fois un moulin à vent typique de la Belgique : en bois, d’aspect lourd, avec les meules dans la tour qui tourne sur pivot.

Maxence Van der Meersch (1907-1951) était natif de Roubaix, mais le roman se passe en Belgique. Il nous intéresse, outre l’image des deux moulins à vent typiques de la Belgique, pour deux descriptions :

* Celle du moulin à vent près duquel au début vit l’héroïne du roman : « Planté sur une butte, le moulin, un moulin vétuste, tout en planches et en ardoises, levait et abaissait ses longs bras dégingandés et grêles, en un geste de sempiternelle lamentation… Ils s’approchèrent du moulin, par derrière. Ils montèrent l’échelle à marches plates, et poussèrent la porte de la vieille tour de bois branlante. Ils entrèrent dans le réduit, une espèce de charpente compliquée et poussiéreuse, où pendaient des cordes et des courroies. Le pivot central du moulin le traversait verticalement – un tronc d’arbre énorme, à peine équarri… » Les ailes « sifflaient en coupant l’air. Elles imprimaient à toute la vieille tour un branle doux, une espèce de roulis monotone. Un sourd grondement de machine montait des meules, avec le claquement rythmé d’une courroie. Tout le moulin, sous l’effort des ailes, tremblait sur son pivot, accusait chaque poussée du vent, et craquait dans sa membrure, avec un gémissement perpétuel qui rappelait celui d’une mâture fatiguée. On se fût cru dans un navire. Plus bas Engle surveillait la besogne, hissait du sol jusqu’à l’étage des meules les sacs de blé, à l’aide d’un palan. On l’entendait tirer les cordes, embrayer les poulies. Et la furtive mécanique de bois, de toile et de cuir, engin millénaire, robuste et barbare, obéissait, hissait les sacs sans effort, tournait les meules, accomplissait sa tâche avec une aisance herculéenne sans même qu’en fût ralenti le rythme de ses ailes dans la bise. » Le meunier Engle « pesa sur une longue barre qui manœuvrait le frein, il arrêta les ailes et descendit diminuer la toile, parce que le vent avait encore monté. »

La deuxième description est celle des moulins à lin. L’héroïne, Karelina, se fait embaucher dans une exploitation du lin. « Quarante-cinq ouvrières, une douzaine d’hommes y travaillaient à broyer le lin et à le nettoyer de ses paillettes avant de l’envoyer aux filatures… Au milieu de la salle, il y avait le moulin à lin, une grande machine de tôle à tambours, quelque chose comme une gigantesque lessiveuse horizontale, mue par des courroies de cuir, et que des hommes manœuvraient. On y jetait, par une trappe, le lin venu des bords de la Lys, après rouissage. La grosse mécanique l’avalait, le broyait, le décortiquait, et restituait une masse cotonneuse, douce au touche, souple, et nette de toute paille ou impuretés… Ce moulin mécanique, ces deux hommes, faisaient autant d’ouvrage que les quarante-cinq ouvrières. 

Celles-ci travaillaient, derrière la mécanique, aux vieux moulins à bras qu’on n’avait pas encore supprimés, parce que les moulins mécaniques coûtent cher, et aussi parce que le travail soigné demande toujours à être fini à la main. Il y avait, le long du mur, une sorte de fausse cloison, percée de fentes verticales, par où passaient les pales de longues hélices en bois. Ces hélices, on ne les voyait pas. Elles étaient montées entre la muraille et la cloison. Chaque femme, appuyée à la cloison, devant une de ces hélices ou moulin tenait dans sa main une pleine poignée de lin brut. Elle la poussait contre les pales, de toutes ses forces. Et la rotation des ailettes battait le lin, l’épluchait, le nettoyait. Les paillettes volaient, les moulin ronflaient. On voyait les femmes presser durement leu poignée de lin cotonneuse et jaunâtre contre l’hélice, l’y engager, l’y pétrir comme une pâte, une masse souple et liée, que les ailettes battaient, étiraient, déformaient, sans la désagréger… Il leur fallait donner de grandes secousses, et, tous leurs muscles tendus, vaincre la force centrifuge des pales. Et comme elles piétinaient, et portaient une espèce de gantelet de cuir aux mains, elles avaient l’air, un peu, de se battre contre les machines.

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